Anna rayonnait ! C’était son dernier jour de lycée. Sa valise était prête et une playlist estivale tournait déjà en fond sonore. Cap sur l’île de Ré avec papi, mamie, et leur fidèle Audi climatisée ! Au programme : soleil, potins entre filles, smoothies mangue-framboise, concerts sur la plage… et Justin, le beau Justin avec qui elle flirtait depuis deux ans.
À l’avant, Jean-Pierre et Chantal gloussaient en écoutant la chronique de Guillaume Meurice. Affalée sur la banquette arrière, Anna scrollait nerveusement le groupe WhatsApp des copines : silence radio. Étrange. Mais bon, elles allaient forcément débarquer comme d’hab’. C’était sacré : premier week-end de juillet, retrouvailles et fusion totale jusqu’à la fin août.
Sauf que cette fois… la réalité allait méchamment accélérer. Anna n’en avait pas encore conscience, mais l’île de Ré ne serait plus jamais celle qu’elle avait connue.
Dès le passage du pont, Jean-Pierre fronça les sourcils. L’ancien kiosque à journaux, où il achetait Libé et Sud Ouest, était devenu un stand de vapoteuses aux couleurs criardes.
– Mais, qu’est-ce que… ! s’exclama-t-il.
En passant devant le luxueux camping de La Grainetière, ils constatèrent avec étonnement qu’il s’appelait maintenant Familles du Monde. L’accueil était tenu par une femme en boubou, radieuse.
– Il y a du changement cette année… remarqua philosophiquement Chantal.

Arrivés à leur maison secondaire de Saint-Martin-de-Ré, ils décidèrent de faire un tour ensemble en centre-ville pour se dégourdir les jambes. Le soleil brillait et ils se voyaient déjà face à la mer à déguster des huîtres.
Mais alors qu’ils atteignaient la rue de Sully, ils manquèrent de se faire renverser par un jeune en scooter qui slalomait à toute allure. Un deuxième puis un troisième le suivaient de près, ricanant et faisant des roues arrière à travers la rue étroite de la vieille ville.
– C’est pas possible ! Depuis quand les motos sont autorisées ici ? Je vais écrire au maire, jura Jean-Pierre.
Anna poussa un cri à son tour : son stand de smoothies bio au lait d’amande garanti commerce équitable, le stand devant lequel Justin l’avait prise par la main pour la première fois l’été dernier, était maintenant tenu par un type à la mine patibulaire qui y vendait des Capri-Sun.
– Energy drink, mamzel ? J’ai du Blue Monster. Pas cher. Très frais. Hasarda-t-il tout en se grattant les aisselles.
Ce n’était pas que les boutiques : la foule aussi était différente. Nulle trace de l’habituelle population BCBG, avec ses polos Ralph Lauren et ses jupes à fleurs. Elle avait été remplacée par une autre, portant djellabas et niqabs.

Plus ils se rapprochaient du centre historique, plus la situation empirait.
En arrivant au port, ils eurent un nouveau choc : ce lieu si charmant qu’ils connaissaient depuis 35 ans était jonché de détritus. À part eux, personne ne semblait s’en offusquer.
Déboussolée, la petite famille s’affala autour de ce qui avait été leur table habituelle au café central. Jean-Pierre tenta de commander son pastis rituel :
– Un pastis bien frais, s’il vous plaît.
– M’sieur, c’est un bar à chichas ici. J’vous en sers une à la réglisse ?
Il regarda le serveur – longue barbe frisée, lunettes fumées – avec incompréhension.
– Euh, non merci.
Et c’est alors, en contemplant plus attentivement la foule autour d’eux, qu‘ils réalisèrent avec stupeur qu’ils étaient les trois seuls Blancs de l’île. Un vertige s’empara de Jean-Pierre. Chantal lui saisit le bras comme par réflexe. Anna sentit une montée d’angoisse.
Aucun d’eux n’osa exprimer ce qu’il ressentait. L’après-midi avançant, ils décidèrent malgré tout de se séparer : les grand-parents partant faire quelques courses pour le soir tandis qu’Anna se précipitait à la mer pour retrouver ses copines.

Sauf que les copines étaient introuvables. Sur la plage centrale, des enceintes grésillaient du rap à fond. Un peu plus loin, des Africains jouaient du tambour, torse nu, en chantant en wolof.
Avec son débardeur et son short en jean, Anne sentait les regards se poser sur elle. Des filles en hidjab de bain discutaient entre elles en la dévisageant, puis éclatèrent de rire. Un groupe de racailles laissa traîner un « Vas-y regarde Barbie » qui la glaça.
Dans l’eau, une foule noire, compacte, occupait l’espace. Seule Blanche sur la plage, Anna éprouva ce qu’elle n’avait jamais éprouvé. Tout lui était étranger.
– Mais ils sont où ? Chloé, Laura… Justin ? On est en juillet pourtant !
Anna pianotait nerveusement sur son portable, mais personne ne répondait. Son monde s’était déplacé ailleurs, sans elle.
– Wesh t’es mignonne toi !
Elle sursauta. Un groupe de Maghrébins s’approchait en la dévorant des yeux. Elle attrapa d’un geste sa serviette et courut se réfugier chez ses grand-parents.
Chantal avait acheté des melons mais impossible de trouver du jambon de Bayonne pour l’accompagner. Pire : il n’y avait plus aucun marchand de vin sur l’île. Heureusement il leur restait un fond de Pineau. Ils mangèrent en silence, perdus dans leurs pensées tourmentées.
Jean-Pierre décida de briser le silence en allumant la télé. C’était l’heure d’Arte Info. Peut-être parleraient-ils de la situation ?
Au bout de quelques minutes, un voisin frappa à la porte pour demander de baisser le volume – lui et sa famille faisaient leur prière.
Jean-Pierre resta interdit.
– Je suis chez moi, tout de même !
– Moi aussi, mon frère.
– Mais vous êtes nouveau ici ? Où est passé monsieur Perrin ?
– J’ai acheté il y a 6 mois.
– Ah ? Mais que… comment ? balbutia le boomer.
– Vous n’êtes pas au courant ? C’est grâce à la région. Objectif 70 % de logements sociaux : les prix se sont effondrés d’un coup ! lança le Malien dans un grand éclat de rire. D’ailleurs si vous vendez, j’ai encore de la famille qui aimerait venir.
– Je… je vais y réfléchir. Bonne soirée.
Quand il referma la porte, Jean-Pierre était livide. Il retourna auprès de sa femme et de sa petite-fille.
– Je ne comprends pas. Qu’est-ce qui s’est passé, bon sang ?
– C’est comme si tout le monde avait vendu en même temps, hasarda Anna.
– Et elles viennent d’où, toutes ces euh… minorités ?
La grand-mère d’Anna se leva d’un bond. Elle ouvrait leur courrier tout en discutant et elle venait de tomber sur un tract de SOS Méditerranée : « Merci pour votre soutien ! Grâce à votre don précédent, nous avons logé 8 familles ! Mais le combat continue et nous faisons à nouveau appel à votre générosité… »

Le lendemain matin, Anna reçut enfin une réponse de Chloé : « Mes parents ont vendu. On va en Croatie maintenant. »
En descendant pour prendre le petit-dej avec ses grand-parents, elle les trouva en train de boucler leurs affaires.
– Va faire ta valise ma chérie, on rentre à Paris !
– Déjà ?
– Tu te vois rester deux mois ici ?
Tandis qu’ils traversaient le pont qui les ramenait sur le continent, Chantal alluma l’autoradio. Guillaume Meurice ricanait, comme à son habitude, sur les fantasmes migratoires de l’extrême droite. Jean-Pierre lança un « Sombre con ! » avant de zapper, pour la première fois de sa vie, sur Europe 1. Pascal Praud demandait à son invité où il passait ses prochaines vacances.
Anna, rêveuse, regardait s’éloigner l’île de Ré :
– Dis Mamie, c’est loin la Croatie ?





Vu que nous sommes en Charente-Maritime et que ces gens cherchent un vin pour aller avec le melon (le fruit), alors ce sera un fond de Pineau plutôt qu’un fond de Pinot.
Excellente nouvelle dystopique ceci dit. N’ayant pas d’appartement sur l’île de Ré, Meurice aurait-dit utopique.
Du Pineau mais oui, évidement ! Merci, l’erreur est corrigée.
Go puy du fou, acheter un serez tête pour Sixtine et Diane.